Pour la 3éme édition marseillaise de la cité
de la réussite, cent personnalités ont prêté
leurs concours pour débattre d'un thème central : l'imagination.
L'imagination, territoire de tous les possibles, apparaît comme un
outil précieux pour qui sait s'en servir à dessein. Et la
gastronomie, en tant qu'art, ne déroge pas à cette règle.
Pour en parler, Jacques et Laurent Pourcel, meilleurs cuisiniers de France
en 1998 et auréolés la même année d'une troisième
étoile ; Jean André Charial chef de « l'Oustau de
Baumanière » et Olivier Poussier, chef sommelier chez Lenôtre
mais aussi champion du monde des sommeliers.
L'imagination est-elle beaucoup utilisée
en cuisine ?
J.
et L. Pourcel : Elle est bien entendue fondamentale mais elle doit s'appuyer
sur l'expérience et sur le savoir-faire. Ces derniers représentent
un peu les gammes, préambules obligatoires à toute création.
Et en nologie, imagine-t'on les assemblages avant
de les créer ?
O. Poussier : L'imaginaire est présent mais il est toujours
limité face à la légitimité des accords mets
et vins. Elle repose sur deux types d'assemblages. D'une part la mise en
balance, où va être privilégiée l'harmonie des
arômes, et d'autre part, le contraste où au contraire, c'est
en jouant sur la provocation que l'on peut obtenir les résultats
les plus étonnants. Et, là, bien entendu, l'imagination entre
en compte mais doit être toujours soutenue par le savoir.
Est-ce que lorsque l'on imagine, on s'appuie sur quelque
chose qu'on à déjà vécu ?
J. et L. Pourcel : L'imagination d'un plat est un processus de longue
maturation. On y pense, et puis on oublie et puis un jour c'est le déclic...
c'est le bon moment. C'est d'abord dans la tête, un fil conducteur.
Encore plus que l'imagination, c'est l'imaginaire qui prime. Ce n'est pas
seulement la création du moment, c'est celle de toute une vie.
J.A. Charial : En matière culinaire, il y a beaucoup de créations.
Maintenant on s'oriente beaucoup plus sur l'assemblage à travers
les couleurs. De plus, la cuisine française s'est ouverte aux autres
cuisines et c'est de cette diversité que nous puisons notre principale
source d'inspiration.
Etes-vous parfois déçus par le résultat
d'une création culinaire ?
J. et L. Pourcel : Oui, mais il faut partir du principe que
la cuisine est évolutive, et qu'elle ne prend sa dimension qu'avec
le temps. La cuisine est vivante et non figée.
J.A. Charial : Dans mon restaurant, et d'ailleurs dans la plupart
des grands restaurants, vous verrez que si certains plats de la carte ne
varient pas, leurs saveurs évoluent toujours d'une année sur
l'autre.
Peut-on imaginer à l'avance le goût d'une
création, d'un accord ?
J. et L. Pourcel : On connaît les produits, les techniques,
les assaisonnements ; on n'arrive assez bien à se les représenter.
Par contre, on ne peut pas prévoir si le client va aimer ou non.
O. Poussier : On peu projeter effectivement un vin dans l'avenir
quand on va le goûter chez un vigneron. Mais la réussite d'un
accord, est avant tout fonction d'un moment et des personnes.
J.A. Charial : En tant que vigneron, on a une idée du vin
qu'on va produire. C'est plus difficile de prévoir la façon
dont il va évoluer, vieillir. Il faut toujours imaginer le plat qui
va aller avec même si parfois, l'on est déçu.
Quelle est la part de l'inné dans cet art ?
O. Poussier : En matière de vin, le plus important c'est
d'avoir la sensibilité, d'avoir un intérêt, et là
on est prêt à recevoir le message.
J.A. Charial : C'est très culturel. Il y a un langage à
apprendre mais il faut être également à l'écoute
de son corps et de ses sensations. Savoir les exprimer avec des mots permet
de garder la mémoire du moment.
J. et L. Pourcel : Il faut avoir été initié,
cela ne va pas tout seul. Dans notre famille, on a toujours valorisé
la qualité des produits. S'il n'y a pas de bon produit, il n'y a
pas de bonne cuisine, et il n'y aura pas de bons chefs.
La créativité et l'originalité
à tout prix, ne peuvent-elles pas nuire au goût ?
J. et L. Pourcel : En nouvelle cuisine, on avait tendance à
mélanger tout et n'importe quoi, comme par exemple des kiwis avec
du veau. Maintenant on est revenu à une cuisine plus épurée
et plus traditionnelle où les associations sont toujours « pensées ».
Aujourd'hui créativité ne rime pas forcément avec extravagance.
Quel est le stimulant essentiel à la création
culinaire ?
J. et L. Pourcel : Ce ne sont pas les étoiles. La création,
c'est montrer que la cuisine c'est une passion, une façon de s'exprimer.
D'une manière générale, il faut respecter les 5 sens
: le goût, les textures, l'ouie avec l'importance du nom du plat,
les fumets et le visuel. Ce sont des repères et à partir de
là, on élabore un plat. L'émotion procurée par
un tableau peut être une source d'inspiration et constituer le point
de départ d'une création.
J.A. Charial : On ne peut pas imaginer ce métier en reproduisant
année après année, le même plat. On se fixe des
cadres, par exemple pour moi c'est le changement de saison. Je dois pouvoir
proposer une nouvelle création à chaque saison, donc en plus
des délais, cela me donne une thématique.
Assisterons-nous, un jour, à la démocratisation
de l'art culinaire ?
J.A. Charial : La grande cuisine est la mise en valeur des produits.
La cuisine est faite sur mesure : tout se fait à la minute et nécessite
donc beaucoup de petites mains. C'est comme la haute couture, c'est très
difficile de faire ce type de cuisine « bon marché ».
O. Poussier : Pour les vins, c'est plus évident. Ce n'est
pas forcément les vins les plus chers qui sont les meilleurs. Il
faut surtout choisir des vins de haute définition et connaître
certains accords mets et vins. Ainsi un des plus fabuleux accord qui ait
été « inventé » ces dernières
années est l'alliance d'un grand caviar avec n'importe quel muscadet.
C'est dans le contraste que l'on va trouver l'accord intéressant.