“Chez Larrieu” à Marseille : luxe naval et supplément d’âme
Hervé le propiétaire

Le patronyme en guise de nom d'établissement, tel une marque déposée, voilà qui atteste de la particularité locale et de l'exceptionnelle longévité de ce restaurant de poisson situé sur le port de l'Estaque, à Marseille.
Mais c'est Hervé, l'héritier de plusieurs générations, qui en a fait un endroit unique par l'entremise d'une décoration à la fois bohème et luxueuse, intimiste et exotique en même temps. Cette décoration axée autour du thème naval est ainsi à l'image de son parcours atypique. Mais elle peut être vue également comme le reflet de l'univers si particulier de ce petit port de pêche, objet d'un engouement depuis le phénoménal succès du film « Marius et Jeannette » mais qui demeure le petit port de pêche populaire et ouvrier proche de Marseille.

Restaurant Larrieu
64, l'Estaque Plage 13016 Marseille
Tél : 04 91 46 09 53

L'environnement maritime : marque de fabrique de 4 générations

Il faut dire que chez Larrieu, quatre générations de restaurateurs se sont succédées jusqu'à aujourd'hui, pour faire de cette ancienne petite cabane de pêcheurs, le rendez-vous incontournable des amateurs d'une Bouillabaisse « la meilleure du Monde » au dire de l'actuel et bienheureux propriétaire. Ainsi cet établissement ouvert depuis 1895, qui a vu se relayer toute la lignée des Larrieu, de Noelli l'arrière-grand-mère jusqu'à Hervé le propriétaire actuel, s'est imprégné, à chaque génération, de la griffe de l'héritier du moment.
C'est en 1992 qu'Hervé entreprend de soulager ses parents et de prendre désormais la direction du restaurant. Jusqu'à cette date, l'enfant du pays n'avait montré que de faibles aspirations en matière de restauration, préférant parcourir le monde en bateau, se posant notamment sur les îles des caraïbes et des Seychelles.
Il avait déjà travaillé en tant que plongeur quand le restaurant qui appartenait à ses parents, mais c'est réellement en reprenant le restaurant qu'il apprend le métier.

L'Ambiance surannée d'une capitainerie

Il décide de commencer par refaire la décoration de la salle du premier étage, d'une part, par soucis de se différencier des autres restaurants, mais surtout dans l'objectif, purement « égoïste », de prendre ses marques. Le thème maritime s'impose comme une évidence : perpétuer tradition familiale tout en conciliant sa passion des voyages en général et des bateaux en particulier. « La décoration, je l'ai faite surtout pour moi. Je voulais un endroit où je me sente bien, qui me ressemble. J'aime bien le décalage qui existe entre la première salle du bas qui ne paie pas de mine et la salle du haut où l'on s'imagine dans le restaurant d'une capitainerie ».
C'est sur la base de cette idée bien arrêtée, à savoir reproduire une atmosphère qu'il connaît bien, qu'il contacte un architecte naval marseillais et néanmoins ami pour l'aider dans sa démarche. Pour arriver à reproduire cette ambiance surannée des motor-yachts ou des yachts clubs que l'on trouve sur la côte-Est américaine, il décide à 98 % des lignes directrices, l'architecte faisant office de maître-d'œuvre. Plaquage en bois sur le mur et banquettes blanches habillent la salle pour suggérer l'atmosphère capitonnée et ouatée des cabines des motor-yachts. Fresque murale, fenêtres en formes de hublots, et objets récupérés sur d'anciens paquebots donnent la touche finale. Le décor est posé.

Le choc des Cultures

C'est au fur à mesure des années, au gré des rencontres, que la clientèle d'habituées qui se crée que « Chez Larrieu » va acquérir un petit supplément d'âme. Ainsi, une vieille voile appartenant à un illustre navigateur et offerte par un client passionné de bateau, viendra prendre place naturellement au plafond en tant que tenture. Poissons lunes, coraux des caraïbes ramenés par des clients, mais aussi piments d'Espelette et affiches corses cohabitent gaiement. « Je n'oublie pas mes origines - je suis d'origine corse - mais je suis né aussi ici, dans un des quartiers les plus pauvres de Marseille ». C'est donc dans un souci de ne pas dénaturer le charme pittoresque de ce petit port de pêche, qu'il a choisi de laisser une devanture délibérément modeste. « Jusqu'en 1983, c'était une cabane de pêcheur tout en bois avec les toilettes à l'extérieur. C'était le seul restaurant de l'Estaque comme ça, avec une avancée sur la mer, et c'était très typique » semble-t-il regretter. La salle du bas, lieu pourtant très exposé, visuellement parlant, relève du même esprit et possède en plus l'avantage d'après Hervé Larrieu « de privilégier l'intérieur et non l'extérieur et donc de donner la priorité à ma clientèle d'habitués ».
Cette salle, que l'on découvre lorsque l'on entre dans l'établissement, mélange sans complexe comptoir « pour l'apéro », épicerie fine « pour les amis » et entrepôt personnel « du bois flottant que je stocke, car je me fabrique des meubles pour la maison », le tout dans une joyeuse cohérence qui ne laisse, toutefois, que peu de place à un quelconque protocole. Avec un ticket moyen entre 300 F et 400 F, le restaurant, qui n'officie que le midi, n'est pas dans une démarche prospective. Avec majoritairement une clientèle d'affaires, et une carte qui est à la hauteur d'une réputation dépassant les limites de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, notre homme dit « Travailler à l'ancienne et donc favoriser la qualité à la quantité ». Sa carte s'inscrit également entre respect des recettes qui ont contribué au succès du restaurant et créativité personnelle : on y trouve bouillabaisse de roche et autres poissons sauvages grillés mais également des plats d'influences corses et italiennes comme son dessert corse maison, composé de crème de châtaigne, de mandarines confites, chocolat fondu et boule de glace à la châtaigne.
Avec une clientèle d'habitués mais qui peut faire des centaines de kilomètres pour venir goûter ses poissons sauvages, une clientèle méditerranéenne et multiculturelle et néanmoins des tarifs sélectifs, on peut dire que Hervé Larrieu a décidément l'art de cultiver les paradoxes. Mais c'est parce qu'il a choisi de rester lui-même avec ses racines familiales et son vécu, et que son établissement lui ressemble, qu'on est tellement sous le charme d'une décoration unique en son genre !!
Claire Morandeau
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