In vino veritas, le Jurançon :
Un vin qui ne trompe pas
Le Jurançon

Le Béarn pouvait-il produire un vin qui ne lui ressemble ? Où donc l'esprit d'hommes taillés à l'image de leur pays, se serait-il incarné avec autant d'à-propos sinon dans le Jurançon ? Un vin franc, modéré, tolérant au point que l'on ne sait plus guère s'il procure ses qualités aux hommes ou bien les tient de ceux-là même qui le travaillent depuis des siècles, modelant le paysage, transformant les pentes abruptes en autant de berceaux pour cépages uniques. Le Jurançon est sans aucun doute un vin d'exception : un terroir, un cépage, un climat, des hommes.

Plus qu'un vin, une tradition

Breuvage divin, ciment social, il s'inscrit depuis des siècles dans la tradition béarnaise faite d'accueil, de tolérance, de modération et de joie de vivre. Certes, on retrouve des traces de l'activité viticole dès le quatrième siècle. Mais c'est au seizième siècle que le Jurançon connaîtra son heure de gloire, lors de l'installation à Pau de la cour de Navarre. Coulait alors à volonté ce vin qui humecta les lèvres de ce nouveau né qui deviendra Roi : Henri IV. Il retournera pourtant peu à peu à la confidentialité depuis le dix-huitième siècle jusqu'en 1936, date à laquelle il devient l'un des premiers vins en AOC.
Une AOC méritée si l'on considère le travail fourni par ces viticulteurs. Répartis sur vingt-cinq communes de l'extrême sud-ouest plantées de mille hectares, ils produisent environ 30 000 hectolitres chaque année. Dans un paysage de coteaux aux pentes parfois abruptes et travaillées en terrasses, ils ont su profiter des différents climats qui s'expriment jusqu'à 450 mètres d'altitude. Ces conditions singulières empêchent tout recours à la mécanisation, assurant des vendanges faites à la main.

Le Jurançon tient avant tout à ses cépages rustiques

Les cépages choisis pour élaborer le Jurançon sont également d'exception : le petit manseng, le gros manseng et le coubu, tous trois de « troisième époque », c'est-à-dire arrivant tardivement à maturité. Ce vin est ainsi l'un des deux seuls à pouvoir revendiquer l'appellation « vendanges tardives. » Les grappes sont alors laissées sur pied jusqu'en novembre, voire décembre. Soumises à des variations importantes de température entre le jour et la nuit, l'eau qu'elles contiennent s'évapore, donnant au raisin un aspect particulier. Ce processus, appelé « passerillage » est la base du goût si unique du Jurançon. Ce mode de production implique que chaque parcelle soit vendangée en plusieurs fois.
Les différents cépages vendangés séparément entre septembre et décembre sont alors assemblés ou vinifiés seuls pour donner des vins de qualité plus ou moins haute.
Ainsi, le Jurançon tiré de la vinification du seul petit manseng est-il particulièrement prisé. Cépage de petite taille et de faible rendement, il offre - vinifié seul - un blanc incomparable réservé aux cuvées spéciales, marqué par une longueur en bouche et une suavité exceptionnelle.

Des conditions propices à un vin d'exception

Plantés en hautains afin d'échapper à la morsure du gel, ces cépages profitent donc de conditions particulières qui lui conféreront sa typicité, conditions marquées par la modération. Des hivers doux, des automnes à la pluviosité faible, des printemps propices et des étés peu chauds procurent au raisin toutes les conditions favorables à un long épanouissement et à une maturation lente.
Ainsi, entre septembre et décembre, le Jurançon devient l'une des préoccupations principale des ces communes qui produisent un vin « très personnalisé, reconnaissable en dégustation. Le blanc moelleux est modéré en sucre, souple, facile à appréhender tandis que le sec est souple, facile à boire comme à accompagner », nous dira monsieur Peddeflousse de la Cave du Jurançon, dont on pourrait boire les paroles comme un verre de Jurançon tant il paraît passionné. « C'est un vin modéré et tolérant comme les béarnais, ajoute-t-il. Même le climat est ainsi ».

Un vin, une table

Ces vins secs ou moelleux qui peuvent se conserver entre trente et cinquante ans vous laissent dans la bouche et le nez des arômes de fleurs, de fruits à chair blanche, de miel et d'agrumes qui accompagneront - se mêleront - à la cuisine béarnaise. Une cuisine bien évidemment marquée par le foie gras, le confit de canard ou le fromage de brebis, mais également par des saumons sauvages que l'on trouve dans la rivière qui passe aux pieds de l'appellation. Les vins rouges ou rosés seront réservés à une cuisine plus quotidienne où se côtoieront la garbure et la poule fermière.

Le vin d'un pays

Le Jurançon est exceptionnel à bien des égards : parce qu'il demande un travail long et manuel, un savoir-faire unique, mais aussi parce qu'il s'infiltre naturellement dans le tissu social du Béarn, s'identifiant à ses habitants, incarnant leurs valeurs et reflétant les paysages qui les modèlent tout comme la multiplicité d'influences auxquelles ils furent soumis. Ne se plaisent-ils pas à donner en exemple cet Henri IV, dont ils ne seraient pas loin de penser que cette tolérance et cette modération dont il fit preuve, trouvent son origine dans le vin de Jurançon qu'on lui fit boire à la naissance ?
Le vin de Jurançon, c'est une histoire, un cépage, un climat et des hommes pour le faire comme pour le boire.

Le vin de Jurançon, c'est 30 000 hectolitres par an dont 60% de blanc et de moelleux. C'est également une vingtaine de communes : Abos, Arbus, Artiguelouve, Aubertin, Bosdarros, Haut de Bosdarros, Cardesse, Cuqueron, Estialescq, Gan, Gelos, Jurançon, Lacommande, Lahourcade, Laroin, Lasseube, Lasseubétat, Lucq de Béarn, Mazères-Lezons, Monein, Narcastet, Parbayse, Rontignon, Saint Faust, Uzos.
José Lagorce
Archives
Voici le sommaire du numéro 59 :
Accueil | Editorial | Restaurant | Café | Hôtel | Epicier | Traiteur | Agenda | Les échos | Dossier | Talents de demain | Nouveautés salon | Parole de caviste | Témoignage | Histoire des terroirs | Sommelier | Carrière | Ambiance | Livres