Le vin rosé
En France, le plus mal aimé
des jus d'octobre, cantonné aux soirées d'été,
relégué loin derrière rouges et blancs de renom, méconnu
jusque dans ses processus d'élaboration, ses cépages, ses
terroirs. Pourtant, à y regarder de plus près, le rosé
est multiple, pluriel, plein de surprises et de saveurs aux goûts
des régions de France.
Au fil de ces pages et des cépages, survolons une douzaine
de régions productrices de ce vin, depuis l'Alsace jusqu'à
la Provence et la Corse, en passant par les inévitables rosés
de la Loire et les vins moins connus du Jura.
Le rosé : un vin en quête d'identité et de
reconnaissance
Depuis toujours le rosé est resté cantonné à
l'image d'Epinal d'un coin de table à l'ombre des platanes, loin
de toute ambition, confidentiellement élaboré par des exploitants
locaux sans prétention. Ce manque de reconnaissance tient principalement
à deux raisons : durant longtemps le rosé n'était vinifié
dans certaines régions qu'afin de respecter les quotas autorisés
en appellations lors de périodes de forte production ou bien était
élaborés à l'aide de raisins non aptes à la
vinification en rouge (mauvaise qualité
).
Pourtant, depuis quelques années, un véritable souci qualitatif
a vu le jour, répondant ainsi à une importante demande des
consommateurs. Qu'il s'agisse de petits exploitants ou de grandes propriétés,
le rosé est devenu un vin de qualité à l'instar de
ceux produits de longues dates dans des régions spécialisées
comme la Provence. Ainsi, toutes les régions viticoles françaises
produisent-elles aujourd'hui un vin rosé ambassadeur de son terroir,
de ses cépages.
La seconde raison de ce manque de reconnaissance tient davantage au
poids de la tradition nologique qui ne retient que vins rouges et
blancs.
Mais le rosé est pourtant bien autre chose qu'un mélange
de rouge et de blanc. Un vin à part entière avec ses méthodes
de vinification, ses particularités.
Un vin issu de cépages rouges, mais proche d'un blanc
C'est par ce paradoxe que l'on pourrait caractériser les rosés.
Ces derniers sont élaborés suivant deux méthodes de
vinification :
Le pressurage direct (ou vinification en blanc)
La saignée
C'est à partir de raisins rouges uniquement que l'on fabrique le
rosé (peau rouge, jus blanc) mais les méthodes de pressurage
direct ou de saignée lui confèrent des caractéristiques
chimiques et organoleptiques proches des blancs.
Le pressurage direct
consiste à presser les grains dès récolte en laissant
peu de temps la peau au contact du moût (jus). C'est la méthode
utilisée pour les vins blancs. Le temps est fonction de l'intensité
de la couleur désirée, allant du rosé pâle aux
vins « gris ».
La saignée, méthode plus proche du vin rouge, consiste à
presser les raisins et à les mettre en cuve. Le soutirage - ou saignée
s'effectuera quelques heures après (une douzaine d'heures),
alors que peaux et moûts seront restés en contact. Le prélèvement
se fait avant le début de la fermentation. Le liquide obtenu est
alors placé dans une nouvelle cuve pour vinification avant la mise
en bouteille. Ce processus permet d'obtenir un vin supportant davantage
tout un repas, plus riche en arôme, plus tannique.
Les vins gris
proviennent d'un pressurage direct effectué de façon très
lente afin de ne pas éclater les grains et à ne laisser le
jus au contact des peaux que fort peu de temps. On compte parmi les gris
les plus réputés certains Bourgogne, Lorraine, Saumur ou Cabernet.
Ces méthodes peuvent également être pratiquées
l'une après l'autre. Certains producteurs proposent aujourd'hui des
rosés vinifiés en barrique, leur conférant un tanin
qu'ils ne possèdent pas d'ordinaire, mode de vinification que l'on
trouve depuis longtemps en Champagne et qui commence à se développer.
Des méthodes, des cépages, des savoir-faire
Ainsi, selon les méthodes choisies, obtiendra-t-on des vins
fins ou plus tanniques, à prendre en apéritif ou propres à
accompagner tout un repas ; des vins roses vifs, pâles ou gris. Mais
cela dépend également du choix des cépages.
C'est
en Alsace que débute notre tour de France des rosés. L'Alsace
propose deux types de rosés uniquement dont l'ambassadeur principal
pourrait bien être le célèbre Crémant. Elaboré
à l'aide de Pinot noir, le crémant rosé d'Alsace honorera
de son effervescence les poissons, crustacés, choucroutes mais aussi
volailles et viandes blanches. Servi en dessert comme en apéritif,
il offrira en partage sa typicité et son caractère. Fermenté
une seconde fois en bouteille, vous devrez attendre neuf mois avant de le
servir. Le second des deux rosés alsaciens est également vinifié
à partir d'un cépage de Pinot noir. On le sert à 12°
en accompagnement de poissons grillés ou charcuteries.
C'est en Champagne qu'existe un rosé un peu particulier. Outre
son effervescence, il est en France le seul que l'on élabore à
partir d'un mélange de vin blanc et de vin rouge. Un vin rouge des
coteaux champenois que l'on ajoute dans la cuve jusqu'à obtention
de la coloration désirée (entre 80 et 90% de blanc). Un vin
champenois plus confidentiel que le premier le Riceys, issu de Pinot noir,
dont la particularité est d'être affiné en fûts
de chêne durant au moins une année et se conserve entre trois
et dix ans.
Descendons un peu vers la Loire pour rejoindre cette région
si riche et diverse où le rosé trouve également une
place intéressante.
Vinifié à l'aide de Cabernet franc, Cabernet Sauvignon, Grolleau,
Gamay et Pinot noir, le rosé de Loire est d'un rose chatoyant et
soutenu à l'arôme de fruits rouges. Comme la plupart des vins
du pays de Loire et du centre, c'est son caractère qui vous étonnera
lorsque vous le servirez entre 8 et 10° en accompagnement de viandes
blanches, volailles, hors d'uvre ou charcuterie. Vous découvrirez
également que ce rosé, comme celui de Provence, s'accommodera
fort bien de plats relevés et exotiques, ouverture sur le monde d'un
vin de terroir.
Les meilleurs d'entre eux sont issus de cépages Cabernet franc uniquement
et donnent un vin sec mais de caractère. Non loin, en Anjou, vous
pourrez goûter des rosés demi-secs issus de Cabernet Franc,
de Gamay, de Sauvignon et Pineau d'Aunis ou bien un Cabernet d'Anjou, aisément
identifiable.
Un vin typique comme ces rosés plus rares de la côte
Roannaise, uniquement constitués de cépages Gamay et vinifiés
par la méthode de la saignée, que l'on servira principalement
en apéritif ou lors d'un repas d'été, de façon
à laisser libre cours à ses arômes de fruits rouges.
De passage en Arbois vous ne pourrez vous empêcher d'apprécier
les si particuliers vins rosés de cette AOC, constitués de
trois cépages typiquement jurassiens : le Poulsard, le Trousseau
et le Savagnin.
Un vin peu coloré et peu tannique qui contrairement à la plupart
des rosés français, connaît une fermentation prolongée
à la façon des rouges.
Passons rapidement sur les Bourgogne
rosés, Bourgogne-Passetougrain et Bordeaux rosés pour plonger
vers le soleil et la chaleur, lieu d'expression de prédilection de
ce type de vin. Des vins basques par exemple, à base de Tannat ou
de Cabernet Franc, secs et vigoureux comme le paysage, fruités comme
le caractère des hommes qui le font. Un rosé que l'on pourra
sans regret présenter comme vin de repas et qui accompagnera les
plats les plus typiques telle la Paella.
Une vivacité que l'on retrouvera dans les rosés AOC
Côtes du Lubéron, issus de saignée, dont la fraîcheur
le dispute
au soleil qui mena à maturité le fruit
de la vigne.
Un soleil partagé avec l'AOC Coteaux du Languedoc
dont les encépagements en rosé sont fait de Grenache, Syrah
et Mourvèdre, plantés entre le Gard, l'Hérault et l'Aude.
Une AOC qui ne produit que 5% de rosé contrairement au proche Roussillon
dont la part dans la production s'élève à 13%. 13%
d'un rosé élaboré par saignée et issus de cépages
Grenache, Carignan, Lladoner Pelut, Cinseault ou encore Macabeu.
Cette escapade nologique ne pouvait s'achever qu'en Provence,
royaume de ce vin puisqu'on lui consacre 65% de la production. La Provence,
ce sont quelques huit AOC principales qui se déclinent en rouge,
blanc ou rosé. Des rosés secs (Côtes de Provence, Coteaux
Varois) ou souples (Coteaux d'Aix) mais toujours fruités, brillants
et pleins de soleil. De ces vins que l'on aime boire en toutes saisons ne
serait-ce que pour se remémorer quelque vacances passées ou
à venir, un peu de rêve, de mistral et de méditerranée.
Issus de saignée ou de pressurage, ils proviennent de cépages
tels que la Syrah, le Tibouren, le Cabernet Sauvignon ou encore le Mourvèdre.
On ne pouvait quitter le rosé sans parler un instant de la Corse,
dont le vin est à son image. Tourmentée, belle, chaleureuse
et de caractère, provenant de cépages locaux comme le Sciaccarello
ou le Nielluccio.
Comme on le voit, le rosé ne peut plus aujourd'hui être
considéré comme un
« vin de seconde zone ».
De grands efforts qualitatifs, la maîtrise d'un savoir-faire déjà
ancien dans certaines régions, en ont fait un vin marqué par
son terroir d'origine, ses différentes méthodes de vinification
et ses cépages. Certains se consommeront avantageusement en apéritifs,
d'autres se marieront mieux avec des repas d'été tandis que
d'autres encore accompagneront un large éventail de produits, qu'il
s'agisse de poissons, crustacés, charcuteries ou viandes blanches.
Production confidentielle ou de grande ampleur, ils sauront séduire
ceux qui accepteront d'oublier un instant leurs préjugés.
En fermant les yeux ils découvriront alors des vins parfois susceptibles
de rivaliser avec des blancs de renom, emplis de passion et de
savoir-faire.
Le rosé ? Un vin à découvrir, connaître
et servir quelle que soit la saison.
Alors devant cette variété,
« bon choix ».
Le Vin du solitaire
(extrait)
Le regard singulier d'une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse nous envoie au lac tremblant,
Quand elle veut y baigner sa beauté nonchalante ;
Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur ;
Un baiser libertin de la maigre Adeline ;
Les sons d'une musique énervante et câline,
Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au cur altéré du poète pieux ;
Baudelaire
Les vins rosés connaissent une structure d'achat particulière
Selon une étude ONIVINS-Infos (n°86, sept. 2001), les moins
de trente-cinq ans ne représentent que 12% des acheteurs de vins
rosés, les clients les plus nombreux se situant dans la tranche d'âge
des 65 ans et plus.
De plus, lors d'une autre enquête sur les
habitudes de consommation (Onivins-infos, N°84, juin 2001), peu de personnes
interviewées déclarent consommer le rosé en apéritif
(3%), vin que l'on aurait penser retrouver davantage présent dans
cette catégorie. Mais il semble marqué par une forte saisonnalité.
Pourtant, toujours selon Onivins, les ventes de vins rosés
sont restées stables en 2001, avec une augmentation des ventes
de certaines appellations (Provence-Corse, Vallée de la Loire, AOC
rosé du Bordelais et du Languedoc Roussillon) et la stagnation voire
la diminution d'autres appellations.