



Chef de l'année 2007 ; fille et petite-fille de Trois-étoiles et elle-même récompensée par le Michelin avec une troisième étoile cette année, Anne-Sophie Pic, qui exerce son talent au
restaurant Maison Pic à Valence, n'en finit plus de collectionner les récompenses et de faire l'admiration de ses pairs. Pourtant, elle ne se voyait pas poursuivre l'uvre de sa famille en cuisine
Mais bon sang ne saurait mentir.
Anne-Sophie Pic n'envisageait pas une carrière dans la gastronomie
Jacques Pic, lui-même père d'Alain, né en 1959, et d'Anne-Sophie, née en 1967, songe, en patriarche qu'il est devenu, à l'avenir de l'héritage qu'il a reçu et fait prospérer. Il rêve de voir la tradition familiale se perpétuer à travers sa descendance. Il rêve ainsi de voir sa fille lui succéder aux pianos. Pour rendre hommage à la grand-mère qui a posé les fondations de la maison peut-être ? Mais la jeune Anne-Sophie semble se désintéresser de ce destin qu'on lui trace. Elle s'écarte pendant un moment de la famille en montant à Paris pour y suivre les cours de l'Institut Supérieur de Gestion. Des cours qu'elle va suivre jusqu'aux Etats-Unis, à New York, où l'école est implantée. Elle commence une carrière à l'international dans des maisons de luxe françaises, Moët & Chandon et Cartier. Mais la vie en décide autrement... En 1991, elle accompagne ses parents en vacances en Normandie, à Villerville. Son père l'emmène devant une maison d'habitation ; c'était autrefois un fameux restaurant, le Mahu. C'est là entre autres, que Jacques a fait son apprentissage. Il égrène alors ses souvenirs de jeune homme avec une telle émotion que ses larmes coulent. Anne-Sophie est touchée par la force de ce témoignage et ressent qu'elle aussi est née cuisinière. Elle est frappée par cette évidence. Elle décide d'entrer en apprentissage auprès de son père et de son frère. Hasard ou intuition secrète, son père a su révéler à sa fille sa vraie nature au bon moment ; à peine une année s'est-elle écoulée que Jacques est foudroyé en cuisine par une rupture d'anévrisme. La vie d'Anne-Sophie devient très dure. Il lui faut
surmonter la douleur d'une disparition brutale, mais aussi continuer à se former tout en maintenant le niveau de la maison. Peut-être parce que les cuisines des grands restaurants étaient alors encore très masculines, des collègues de la brigade se moquent d'elle en l'appelant la patronne apprentie débutante
Un succès gagné à la force du caractère
En 1995, la maison rétrograde à deux étoiles. Pour des établissements aussi réputés depuis si longtemps, c'est une sanction très dure
Mais Anne-Sophie et son frère ne se laissent pas abattre. On se battait jusqu'ici pour maintenir ce que les ancêtres avaient accompli en perpétuant la tradition des filets de loups de mer au caviar ou des gratins de queues d'écrevisse. Désormais, on passera de la défensive à l'offensive. Il faut innover, rechercher et proposer. Le challenge est d'abord de ne pas perdre une autre étoile ! On apprend à maîtriser calmement et avec sérénité les fondamentaux de la maison. Jusqu'à parvenir à s'en affranchir pour non plus copier mais donner de soi. Quand son frère Alain sent que sa jeune sur est suffisamment mûre pour tenir la cuisine seule, aidée par son mari David à la gestion, il la quitte pour fonder son propre restaurant en 1998. Anne-Sophie se satisfait d'abord de se maintenir à deux étoiles mais poursuit avec pugnacité l'objectif de rendre à l'établissement les trois étoiles de ses père et grand-père. Si l'on dit que les femmes font plus une cuisine de cur que de technique, ce n'est pas le cas d'Anne-Sophie ; elle cherche à maîtriser son geste sans jamais tomber dans les excès d'une cuisine expérimentale. Elle conserve les bases qui ont fait la renommée de ses ancêtres, mais les remanie et les met au goût du jour. Elle cherche à rendre lisible sa cuisine, en la proposant toujours créative mais aussi très graphique. Car ce que l'on voit compte aussi beaucoup aujourd'hui. En 2001, Anne-Sophie refera ainsi complètement la décoration de son établissement pour l'accorder avec les nouvelles tendances qu'elle a pressenties. Enfin, au début de cette année, à 37 ans, elle est enfin récompensée de 15 ans de labeur acharné, de patience et de dévouement. Anne-Sophie reçoit l'ultime consécration du guide Michelin avec la reconquête de la troisième étoile. Elle est la quatrième femme à obtenir cette distinction culinaire d'excellence, avec Eugénie Brazier et Marie Bourgeois en 1933 et Margueritte Bise en 1951. Et désormais, elle se consacre aussi à l'éducation du jeune Nathan, son fils né au début de 2006. En éduquant déjà le goût de son enfant avec force purées maison, pour lui donner toutes les chances un jour, s'il le veut, de devenir le cinquième Pic !