Alors qu'il n'était que salarié du Point chaud 7/7, M'hamod Taghzaoui se voit, un jour du printemps 1999, confronté à la difficile alternative d'en devenir le propriétaire, ou d'aller chercher du travail ailleurs. Malgré les appréhensions, la décision fut prise, et ce fut la bonne. Certes, M'hamod Taghzaoui a bénéficié de l'expérience qu'il avait déjà acquise dans l'établissement, mais il y a ajouté, ce qui est loin d'être négligeable, son talent personnel.
Un quartier difficile
Le propre des grands ensembles d'habitations, c'est que bien souvent ils ont été conçus non pas comme des lieux où l'on peut vivre, mais comme des espaces dans lesquels ceux qui y habitent n'y vivent pas vraiment : en général, ils travaillent ailleurs et n'y viennent que pour y dormir, après avoir regardé, des heures durant, des programmes télévisuels on ne peut plus adaptés à ce type de situation, de sorte que d'aucun pourrait y voir un ordre providentiel, s'il n'était malheureusement que trop humain.
Ce sont ces quartiers que l'on appelle parfois, à tort ou à raison, des ghettos, c'est-à-dire tout simplement des espaces clos où, forcément, on n'a d'autres ressources que celles que l'on trouve sur place, un peu comme un système fermé qui se nourrit de lui-même, presque anthropophage. Tel est, en apparence du moins, le quartier du Pont de bois à Villeneuve d'Ascq dont M'hamod Taghzaoui nous dit clairement qu'il est très difficile, qu'il l'a vu se dégrader depuis plus d'une décennie et que, par conséquent, il faut à présent faire attention : Ne pas répondre aux insultes, ne pas dire un mot plus haut que l'autre, ne pas se laisser aller, ne pas vivre quoi ! Cependant, même là, dans une situation qui, à certains, pourrait sembler désespérante, il y a encore de l'espoir. C'est-à-dire de la vie, ce qui est encore très humain. M'hamod Taghzaoui connaît bien ce quartier, car il y travaille depuis plusieurs années : Auparavant, précise-t-il, j'étais ouvrier dans une entreprise de textile. Mais j'ai voulu voir autre chose et j'ai saisi l'occasion que m'a présentée un ami de venir ici, en 1992. Durant les sept années où je suis resté salarié, j'ai appris à connaître ce métier, ainsi qu'à me faire connaître. Mais, en 1999, mon ancien patron, qui est aussi mon ami, a décidé de vendre, et me l'a proposé. Nous avons, mon épouse et moi, hésité quelques temps, car l'idée de devenir responsables nous faisait peur. Mais, l'alternative était simple : ou bien je reprenais l'établissement, ou bien je m'en allais chercher du travail ailleurs. Heureusement, les choses furent facilitées par mon patron et ami, ainsi que par la banque qui me connaissait déjà : j'ai pu obtenir les fonds nécessaires au rachat non seulement du magasin, mais encore des véhicules et de la marchandise.
Une offre complète
Le 7/7 est en effet un établissement qui cumule de nombreuses activités, que l'on peut regrouper autour de deux axes : d'un côté, le point chaud avec sandwicherie, boulangerie, viennoiserie et pâtisserie ; de l'autre, l'épicerie avec boucherie, charcuterie, crémerie et primeur . Le premier, explique M'hamod Taghzaoui, attire surtout les étudiants, car nous sommes aussi dans un quartier universitaire. Nous leur servons aussi bien des sandwichs chauds ou froids que des assiettes, de 1,5 à 6 euros. Aussi, chaque année, nous portons une attention toute particulière aux nouveaux arrivants, en privilégiant leur accueil, de façon à ce qu'ils aient envie de revenir. Bien évidemment, nous avons les inconvénients liés aux avantages, à savoir que nous sommes dépendants des vacances universitaires. A cela, s'ajoute L'étudiant qui est attenant au 7/7 : un salon de thé et un restaurant où l'on peut venir déjeuner, ou dîner, autour d'un thé à la menthe maison. Il faut dire qu'un grand nombre de logements du quartier est également occupé par des étudiants. Quant à l'épicerie, poursuit-il, ainsi qu'une partie de la boulangerie, il s'agit surtout de personnes seules ou vivant en couple. La situation du 7/7 explique en grande partie son activité : Il y a en effet de nombreuses grandes surfaces à l'entour, précise M'hamod Taghzaoui. C'est pourquoi les familles nombreuses, ou bien les personnes qui vont s'approvisionner pour plusieurs jours, viennent plus rarement ici. En général, nos clients dépensent de petites sommes, c'est-à-dire une moyenne de 10 euros, mais ils viennent tous les jours. Mais je préfère que les choses se passent ainsi, pour au moins deux raisons : d'abord, parce que cela permet d'éviter les heures de trop grande affluence ; ensuite, parce qu'il y a un renouvellement permanent de la clientèle. Cependant, la présence des grandes surfaces à proximité n'est pas sans conséquences sur la nature même des produits achetés : Je me suis aperçu, explique M'hamod Taghzaoui, que les cosmétiques et les conserves n'avaient pas beaucoup de succès. Au bout d'un moment, j'ai compris qu'en fait les gens les achètent en quantité telle qu'ils n'ont pas besoin d'un approvisionnement quotidien. En revanche, tout ce qui relève de l'alimentation se vend très bien : de la charcuterie au primeur, en passant par la pâtisserie et la crémerie. C'est pourquoi, j'ai moi-même décidé de ne pas travailler sur de grandes quantités, mais de privilégier plutôt la qualité.
D'heureux efforts
On se doute en effet que les prix pratiqués au 7/7 ne sont pas exactement les mêmes que ceux que l'on peut trouver en grande surface, ce que M'hamod Taghzaoui explique simplement : Il y a certes la qualité, dit-il, mais aussi le service rendu. Les clients n'ont pas besoin de prendre leur voiture, et ils trouvent ici un personnel souriant et accueillant. Au bout du compte, sur un montant total de 10 euros, ils vont payer de 30 à 50 centimes de plus que ce qu'ils auraient dépensé ailleurs, mais ils l'ont économisé en déplacement, en fatigue et en stress. Néanmoins, ce service de proximité nécessite également certaines concessions : Il faut en effet faire beaucoup d'efforts, avoue M'hamod Taghzaoui, pour satisfaire la clientèle. D'abord, il faut ouvrir tôt le matin, fermer tard le soir et ne pas prendre de pause au déjeuner, car c'est souvent à ces heures-là que nos clients arrivent. Ensuite, il faut que l'établissement soit toujours propre et les produits d'une qualité irréprochable, sans quoi la personne vient une fois et ne revient plus. Malgré tout, M'hamod Taghzaoui demeure heureux de son métier :
Je peux comparer avec le statut de salarié que j'avais auparavant, conclut-il, de sorte que je peux dire qu'à présent je me fiche du nombre d'heures que je fais, car l'indépendance à un prix inestimable.